Avant l’Astro…

Voici un texte qui nous est envoyé par Monsieur George Gadioux, ancien membre des expéditions polaires antarctiques françaises durant les années de Paul Emile Victor, et qui a donc voyagé sur les différents navires affrétés avant l’acquisition de l’Astrolabe. Il nous relate ici l’histoire de la Zélée et de l’Astrolabe de Dumont d’Urville.

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Note historique

  Dans les relations de voyages, peu de lignes sont consacrées aux navires qui ont permis, certes menés par des hommes, de réaliser avec succès les grandes découvertes au cours siècles passés mais aussi durant le 20e siécle.

              L’idée de valoriser L’Astrolabe » contemporain comble cette lacune. Tout le monde connaît l’origine de ce nom mythique mais sans plus de détail.

              Qu’on ne s’y trompe pas; le succès d’une entreprise aussi longue, dangereuse et délicate qu’un voyage de circumnavigation au XIXe siècle, ne dépend pas exclusivement des hommes. Le choix des navires est capital.  Ce sont  eux qui devront résister aux tempêtes, à la pression des glaces,  à l’abrasion et plus la déchirure des œuvres vives provoquée par les coraux.

              Ce sont  eux qui, par leur agencement intérieur, devront offrir assez de place pour le stockage des vivres, du matériel scientifique, des collections, pour la réalisation des expériences, pour le logement, enfin, de quatre-vingts hommes. Des hommes qui vont vivre ensemble durant trois ans et dont la promiscuité sera la principale source de conflits.

Ce sont à deux d’entre eux que nous consacrerons ces quelques lignes.

          Si Dumont d’Urville choisit, pour effectuer son troisième voyage de circumnavigation de 1837 à 1840 de repartir autour du monde l’Astrolabe, et La Zélée, c’est bien parce qu’il est intimement convaincu et il en a fait la preuve que ce type de navire lourd et trapu est le mieux adapté aux voyages scientifiques de circumnavigation.

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Il choisit ces navires car convaincu qu’ils étaient les mieux adaptés pour effectuer avec succès ce voyage. Il avait d’ailleurs, à bord de L’Astrolabe, elle se nommait alors La Coquille,  déjà effectué en 1821 son premier voyages dans le Pacifique sous les ordres du Capitaine Duperrey. Puis 1926 il appareille pour sa seconde circumnavigation avec entre autres missions la recherche de Lapérouse.

Comme Cook qui s’était réjoui d’avoir choisi des navires ventrus à fond plat qui s’ils ne sont pas de grands marcheurs offrent sécurité et confort. Stables par tous les temps, très manœuvrables, résistants à la pression extérieure des glaces et leur fond plat leur permet de rester posés sur le fond sans risque de chavirage, s’ils s’échouent.

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Ces deux navires sont des gabarres-écuries prévus pour le transport de 46 chevaux. Ils font partie d’un groupe de treize commandé en 1810 et lancés en 1812.

(-Active – Coquille – Emulation – Indienne – Infatigable -Lamproie – Lionne – Mérinos – Pourvoyante – Recherche- Sarcelle – Zélée).

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L’Astrolabe, entre en service en 1815, alors nommée la Coquille. Elle est affectée au service entre la France et le Levant. En 1820, en relâche à Naples, elle est frappée par la foudre qui la transperce.  Son commandant doit alors l’échouer pour éviter qu’elle ne coule. Remorquée à Toulon, elle subit une refonte aux 12/24e, selon les indications de Duperrey et Dumont d’Urville qui l’ont choisie pour leur tour du monde, de 1822 à 1825.

En 1826, Dumont d’Urville repart avec elle, jusqu’en 1829. De 1830 à 1832, elle fait les campagnes d’Algérie et de Morée et sert de ravitailleur entre Alger et Oran, avant de reprendre ses navigations méditerranéennes jusqu’en 1835» date de son désarmement à Toulon. Son dernier commandant est alors le lieutenant de vaisseau Charrier, le futur amiral, pacificateur de l’Indochine. Refondue en 1837, elle repart avec Dumont d’Urville pour son troisième tour du monde. Très mal en point à son retour, elle est désarmée, puis subit une longue troisième refonte. Ce n’est qu’en 1847 qu’elle repart, sous le commandement du capitaine de corvette Tardy de Montravel, pour une longue campagne au Brésil. Désarmée en 1851 elle est démolie à Toulon, l’année suivante.

La Zélée elle est armée à Toulon en 1814 où elle sert durant quelques mois de navire-école pour les conscrits. En 1815 elle sert à Rochefort, puis de 1816 à 1820, à Cherbourg.

En 1822-1823, elle fait la guerre d’Espagne à Cadix et rejoint ensuite Brest, où elle assure le ravitaillement des ports de l’Atlantique. En 1826, elle subit une sérieuse refonte aux 18/24e. De 1828 à 1830, elle entreprend un long voyage dans 1’océan indien où elle capture un navire négrier de Bourbon, les Deux-Frères, ancien corsaire glorieux de l’empire, reconverti. En 1831 elle fait un voyage aux Antilles, puis part aussitôt assuré le ravitaillement des troupes d’Algérie. Fatiguée par toutes ces campagnes, elle est accueillie en 1833 par l’arsenal de Toulon où elle subit une refonte totale, qui durera jusqu’en 1837.

Comme l’Astrolabe, elle est tellement abîmée à son retour de circumnavigation,  en 1840, qu’il faudra trois ans  de travaux pour la remettre en état. De 1844 à 1848,  elle sert de stationnaire à Bourbon et dans l’océan Indien, puis retourne à Toulon où, en 1854  elle est transformée en vapeur. De 1854 à 1862,  elle sera stationnaire au Sénégal et assurera la chasse aux navires négriers. Désarmée en 1863 à Lorient,  elle ne sera démolie qu’en 1885 après avoir servi de ponton et de magasin à poudre.

C’est donc en mars 1837 que les deux gabares-écuries sont officiellement désignées pour conduire 1’expédition. Elles entrent à l’arsenal de Toulon pour être partiellement refondues et réaménagées en fonction de leur mission. Dumont d’Urville est à Paris pour préparer l’expédition et contacter les sociétés savantes, laissant au capitaine de corvette Jacquinot,  son adjoint commandant la Zélée, et aux deux seconds, les lieutenants de vaisseau De Roquemaurel et Du Bouzet, la charge de suivre les travaux. Mais cette refonte ne se fait que très lentement car tous les moyens de l’arsenal sont mis à la disposition du vaisseau l’Hercule et de la corvette la Favorite que l’on prépare dans le but de conduire le prince de Joinville vers sa fiancée, Françoise de Bragance, fille de l’empereur du Brésil.

Dumont d’Urville sait par expérience qu’on ne s’aventure pas au milieu du Pacifique sans risque d’échouage et le corail est particulièrement dangereux. Or pour ce voyage un autre danger va menacer les coques des navires : la glace. C’est pour cela que la première demande qu’il adresse aux ingénieurs de l’arsenal de Toulon,  est de renforcer au maximum les coques afin qu’elles puissent être déchirées ou comprimées sans risque de voie d’eau importante.

Pour assurer ce renforcement,  il est décidé de faire ce qui pourrait être considéré comme une double coque. Habituellement, la coque dun navire est constituée par une enfilade de couples, c’est-à-dire de formes en V, reliés les uns aux autres, à l’extérieur, par de longues planches formant le bordage.  Sur l’Astrolabe et la Zélée, on doubla ce bordage extérieur d’un autre, intérieur, appelé le vaigrage. Cette précaution ne semblant pas suffisante, -il fut aussi décidé de remplir l’interstice entre les deux coques par des pièces de bois de chêne. L’ensemble alourdissait les navires mais les rendait en même temps plus stables et plus sûrs.

L’étanchéité des deux coques et du maillage intermédiaire de chêne est assurée par un double calfatage. Tous les interstices du bois sont bouchés avec un produit résineux, le brai, avant que les deux côtés de chaque paroi ne soient recouverts de feutre goudronné. Enfin, l’ensemble est totalement recouvert d’un doublage de feuilles de cuivre.

En effet, dans les mers chaudes, les coques en bois, sont rapidement recouvertes, sur plusieurs centimètres d’épaisseur, d’une couche d’algues et de coquillages de toutes sortes, sans parler des terribles tarets, mollusques vermiformes, qui font des ravages en creusant des galeries dans le bois -qu’ils pourrissent irrémédiablement. L’épaisse couche de parasites ainsi formée alourdit considérablement le navire dont la vitesse peut, de ce fait, tomber au tiers de celle obtenue avec une carène propre. Le doublage de cuivre cause l’empoisonnement des organismes végétaux et des crustacés qui tentent de s’y fixer, et permet de conserver- à la coque sa propreté et une forme plus propices à la vitesse.

Les coques ainsi renforcées, il restait à leur donner les moyens de se frayer un passage dans les glaces, sans dangers. Ces aménagements sont décrits dans un article des Annales maritimes et coloniales annonçant le départ de l’expédition :

Les corvettes l’Astrolabe et la Zélée ont été renforcées vers la proue  ou taille-mer par un fort massif de bois sur lequel on a chevillé un éperon en bronze taillé en forme de scie; pour rendre cette partie plus apte à résister au choc des glaces et empêcher leurs aspérités de déchirer les cordages ; on l’a « revêtu d’une double feuille de bronze. Le mât de beaupré a été relié par de nouveaux liens de fer; on a établi à la flottaison une série d’anneaux servant à former une estacade au devant du navire pour écarter les glaçons. Deux fausses quilles revêtues de feuilles de bronze sont clouées, indépendamment l’une de l’autre, sous la quille des corvettes. Leur membrure a été consolidée pour résister aux rudes assauts de la mer et des glaces.

Enfin, dernière protection effectuée, et non des moindres, celle de la quille. Il faut que le navire qui s’échoue ne voit pas ses fonds déchiquetés. Pour cela la quille de 27 centimètres d’épaisseur est renforcée sur toute sa longueur par une fausse quille qui encaissera les chocs et, éventuellement, se rompra sans causer de dégâts au navire.

Le 17 juin, les coques préparées, sont mises à l’eau pour que soit entrepris le gréement ;  c’est-à-dire le montage des mâts et des voiles. Le même jour, le Ministre fait parvenir au préfet maritime de Toulon, une dépêche transformant l’appellation des deux gabares : « selon l’usage constamment suivi en pareil cas, j’ai décidé que les gabares 1’Astrolabe et la Zélé  auront pour cette mission la désignation de corvette… ».

Georges Gadioux

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